Regards sur la fêlure
Jordane Prestrot
Ce qui est fêlé laisse passer la lumière. Et c’est par leur usure que les objets produits industriellement prennent leur caractère, leur individualité, et deviennent irremplaçables. Ce genre de réflexion, c’est du déjà-vu. Tout comme l’exil (auquel il fut naïvement question de faire dos) était déjà écrit, imparfaitement, avec des manières maladroites de gamin de vingt ans. Nous sommes des primates, nous vivons littéralement “à la suite d’un mandrill” et nous sommes biologiquement programmés pour croire en la divinité. C’est ce qui rendit fêlés les gnostiques dézingueurs de démiurge, qu’ils le nommassent Samaël ou Ialdabaoth ; c’est ce qui rendit Wolfgang Pauli alcoolique, malgré tout son génie. Mais bien obligés, clopin-clopant, de faire chemin bon gré mal gré, à l’aveugle, au petit bonheur la chance, en écho à une plus ancienne procession de boiteux (c’était en des temps d’esbroufe). C’est ce qui explique la joie de retrouver son “terrain”, de renouer avec un septième paysage qu’on n’avait pas su chérir suffisamment, de fantasmer un retour aux sources, des retrouvailles, ou d’imaginer de jolies messes d’enterrement. Aimer la fêlure ou procéder à sa réparation ? Peu importe. Assaisonner les restes de viande et de légumes qui débordaient du römertopf, pousser jusqu’au bout ce vieux thème à peine suggéré, pour parler de singes et de civilisation, sous-entendre que toute imitation est nécessairement diabolique, qu’on sait très bien reconnaître une parodie d’empire. Ne jamais voir New York, en garder le kitsch intact, rester à la remorque, s’épargner l’impact… Parfois, il vaut mieux ne pas donner de la voix. Parfois, il n’est pas nécessaire d’avoir fait ses devoirs. Parfois, il n’y a pas à culpabiliser. Ça n’empêche pas de s’excuser de ses manquements. Mieux vaut tard que jamais, malgré une bribe déjà lâchée lors d’un trente-cinquième hiver, et dans la ressuscitation d’un soupir ursin, techniquement pie, symboliquement bipolaire.